De l’utilisation du terme « bédéesque »…
En lisant la critique du film The Smurfs paru sur Cyberpresse le 29 juillet dernier, j’ai été aussi déçu qu’irrité de lire l’extrait de phrase suivante : «Hank Azaria en chair, en os, en prothèses faciales et en manières bédéesques»». Ce n’est pas la première fois que je lis dans les pages culturelles de votre publication (et ailleurs dans les médias québécois) un journaliste employer l’adjectif « bédéesque » ou une formulation de type « ceci fait très bande dessinée ». Il s’avère que chaque emploi de ce terme est non seulement réducteur, mais aussi, et surtout, erroné.
Ce qui semble être désigné par l’emploi de « bédéesque » est une esthétique ou un comportement grossier, humoristique, décalé, fantasque, série de traits stylistiques qui seraient mieux décrits en employant le terme « caricatural ». Par exemple, un jeu d’acteur sans nuances, ou encore cabotin, pourrait être qualifié de caricatural – comme le serait le portrait d’un politicien par Serge Chapleau. La pratique caricaturale peut être employée dans virtuellement toute forme d’art – les imitations de Marc Labrèche, les pièces de théâtre d’été, les chansons de François Pérusse, sont autant de formes de pratiques caricaturales.
La caricature est également appliquée en bande dessinée : Gaston Lagaffe a des aspects caricaturaux, puisque ses traits de personnalité les plus prompts à générer les catastrophes sont mis de l’avant, ainsi que les réactions explosives de ses patrons. Toutefois, la caricature est loin de résumer la pratique de la bande dessinée. On trouve dans l’histoire centenaire du 9e art des artistes et des œuvres qui ont investi pratiquement tous les genres : science-fiction, comédie romantique, policier, fantastique, aventure, récit historique, journalisme et j’en passe. Certains de ces genres sont plus appropriés à la caricature, alors que pour d’autres, ce choix stylistique apparaît impensable. Considérez seulement les bandes dessinées de Jimmy Beaulieu et Michel Rabagliati : leurs œuvres sont magnifiques, intelligentes et touchantes, mais elles ne sont pas grossières, simplistes ou caricaturales.
Or, l’emploi de l’expression « cela fait très bande dessinée » résume la grande diversité d’une forme d’art à une de ses approches stylistiques qui, au demeurant, n’est pas employée de manière prépondérante, du moment que l’on considère l’ensemble de la production actuelle. Ma déception à la lecture de cette expression vient du fait que cela témoigne d’une ignorance de la grande richesse et de la diversité de la bande dessinée comme forme artistique. Mon irritation vient du fait que de réduire le neuvième art à ses pratiques caricaturales perpétue un préjugé qui ressemble à ceci : « la bande dessinée, ce sont des couleurs criardes, des grosses gouttes de sueur perlant du front des personnages, des onomatopées extravagantes, des scénarios ridicules, etc. » Imaginez qu’un résumé d’activité parlementaire affirme « dans un échange entre député que l’on aurait cru tout droit sorti de la littérature »; vous ne sauriez pas de quoi il en retourne, ou encore vous seriez d’avis que l’auteur de ces lignes doit avoir lu très peu de livres pour penser que la simple mention d’un art pourrait permettre d’évoquer une image précise chez le lecteur.
La bande dessinée n’est pas le seul art qui fasse l’objet d’une telle méprise. En effet lorsqu’une critique de livre contienne ce passage : «cette scène, qui fait très cinéma », l’évocation du septième art sert souvent à renvoyer à un passage très descriptif où une action est relatée avec précision. Or, en faisant référence au cinéma, ce que l’on cherche à évoquer, ce sont les propriétés médiatiques de cet art, soit la capacité de représentes des images en mouvement. Toutefois, dans ce cas, aucun jugement de valeur n’est posé, puisque l’on fait un rapprochement avec le cinéma en fonction d’une caractéristique formel de cet art. Il en va bien autrement lorsque « cela fait très bande dessinée » est employé, puisque cette comparaison est, comme je l’ai mentionné plus tôt, fondée sur une
conception réductrice de la bande dessinée, que l’on ramène à des traits grossiers et du cabotinage.
À chaque fois que vous commettez cette méprise, vous contribuez, sans doute involontairement, au renforcement d’un préjugé et d’une simplification qui sont indignes de votre pratique journalistique et qui n’aurait pas lieu d’être eu égard à la diversité formidable proposée par la bande dessinée contemporaine. Au nom de tous les amateurs, artistes, chercheurs et lecteurs de bande dessinée, je vous demande donc de corriger le tir et, de la sorte, de témoigner plus adéquatement de la vitalité, l’originalité et la qualité de la bande dessinée contemporaine.
Gabriel Tremblay-Gaudette,
Doctorant en sémiologie, UQAM
3/08/2011 3 Commentaires


Cela me rappelle une émission de télévision avec Christiane Charette et René Homier Roy dans laquelle on parlait de l’oeuvre de Michel Rabagliati. On y disait que la raison pour laquelle les albums de Paul devraient être lus, c’est parce que ce n’est pas de la bande dessinée, mais du roman graphique.
Un texte très bienvenu et intéressant ! Merci. Très drôle aussi, l’anecdote de Christiane Charette et René Homier Roy, qui prouve bien qu’ils n’y connaissent rien et que ça ne les a jamais vraiment intéressés.
Il faudrait aussi trouver un terme plus esthétique que les affreux néologismes barbares (« bédéesque », « bédéiste », « bédéaste », « bédéïque », etc…) pour enfin nommer de façon satisfaisante la profession d’auteur de bande dessinée (et de roman graphique !) et tous les métiers s’y rattachant : scénariste de BD, encreur, lettreur, coloriste, etc…
[...] comme bédéesque, le terme roman graphique est galvaudé et utilisé de façon erronée par les critiques. Aussi, [...]